Mes plus évidentes salutations à mon lectorat, fidèle et assidu, dont j’arbore en mon âme l’étendard de la vertu… Quoique…
Illustratif de mon doute sera l’exemple suivant… Notre ami Lemuar38 m’a écrit et je vous laisse juge…
« Cher Romain,
J’ai bien pu lire ta réponse apportée à mon antérieure question, et je remercie chaque jour le ciel d’avoir mis sur ma route un être à l’esprit pur et éclairé tel que le tien… Cependant, le doute envahit mon esprit (perturbé hélas, comme me le répète le docteur après chacun de nos rendez-vous…) : es-tu vraiment sûr d’avoir répondu à ma question ?
Loin de moi l’idée de remettre en cause ton indicible talent, peut-être après tout n’est ce que mon esprit pauvre qui peine à s’immiscer dans les méandres tortueuses de ton incommensurable génie, comme il peine à séduire les femmes qui s’offrent a moi … Éclaire moi, une fois de plus, de ta diogénique lanterne (Que penses-tu de cet édifiant néologisme ??), je t’en prie!!!
Passons…
Le désarroi s’empare une fois de plus de moi, et comme a l’accoutumé, c’est à une fille que je le dois…
J’avais entrepris, il y a environ une quinzaine de cela (en négligeant le sens du vent), un audacieux périple jusqu’a la ville du romantisme par excellence, Paris… je comptais évidemment sur l’atmosphère si particulière a ce paradis de l’amour courtois pour jeter mon inassouvissable dévolu sur quelque frêle et vulnérable proie… Je me voyais déjà, voguant sur les flots étoilés de la Seine, emportant ma conquête tel un trophée, et composant un hymne a toi et a ton génie, comme on en voit parfois des scènes sur Arte aux alentours de 2 heures du matin environ…
Trêve de badinages utiles, je la voyais finalement, étincelante, rayonnante, baignée d’une lumière quasiment surnaturelle pour cette ville (en effet, il faisait soleil, de quoi perdre tout repère viable…) et tentant le tout pour le tout, je l’abordai alors qu’elle semblait attendre devant ce bâtiment, éloge de la tuyauterie moderne (je pensais alors voir un signe, et pensait confus que “je lui referai bien la tuyauterie”, le regard dans le vague, l’angoisse irrationnelle au ventre de voir apparaître mon docteur de quelque perfide coin de rue)…
Hors donc, le hasard voulu que ce soit moi qu’elle attendit, puisque nous avions initialement convenu d’un rendez-vous en cet endroit précis (comme le hasard fait parfois bien les choses…)
Nous passâmes donc une agréable journée, consacrée a tout badinage nécessaire a l’étude précise et froide de la future victime… tant et si bien que vint le moment ou nous nous retrouvâmes seuls, dans quelque cossu logis que j’étais parvenu à me procurer pour le week-end…
J’étais tenté de me laisser abandonner à la stratégie frénétique a laquelle adhère mon nouvel ami Bossbebes (je te parlerai sûrement de lui très prochainement, a moins qu’il ne souhaite directement te contacter, afin de confronter ses géniales conceptions des amours peu courtois aux tiennes, conceptions nées d’une récente rupture…)
Bref, je décidais finalement de rester fidèle aux grands préceptes que tu m’as si longuement enseignés, privilégiant une étude probabiliste plus avancée de notre future relation… je rentrais donc penaud en mon pluvieux pays, déchiré par le doute… avais-je adopté la bonne stratégie???
Je me décidais quelques temps après à la recontacter, par un audacieux émail, quémandant la possibilité de la revoir d’ici peu… Sa réponse fut sans équivoque… Évidemment voulait-elle me revoir, mais circonstanciellement prenait-elle la précaution d’ajouter ce cinglant message : “Comme tu te rappelles, je ne souhaite qu’une relation amicale avec toi. Je ne veux pas que tu te fasses de faux espoirs…”
Une fois de plus, mes espérances, seulement fondées sur un intense faisceau de présomptions, étaient déçues par l’implacable force de la probabillistique…
Comment renaître tel le Phénix une fois de plus des cendres de ma passion éteinte à peine née… je t’en prie, guide-moi une fois encore!!! Seul toi peux m’aider!
Merci pour ton attention et ton aide toujours unique!
Lemuar38
Dépressif déprécié »
Il est évident que je n’aurais pas du reprendre contact avec toi… L’autorité médicale avait sans doute raison de penser que tu rechuterais…
Remontons quelques mois plus tôt…
Fin décembre pour être précis…
J’avais rencontré notre ami Lemuar38 à Nannieux-en-Fermait, son village natal, dans lequel il m’avait proposé de le retrouver en cette fin de mois… N’ayant rien d’autre d’intéressant à faire cette semaine-là, je décidais de faire le trajet en train pour retrouver notre ami, afin de pouvoir échanger avec lui du romantisme et autres considérations…
N’ayant pas lui-même de logement vraiment bien défini, il m’avait proposé l’éventualité que j’héberge à l’hôtel à mes frais et que si l’opportunité se présentait pour lui, il resterait en ma compagnie dans un coin de la chambre durant les nuits de mon séjour…
Je le qualifiais d’ailleurs par la suite d’opportuniste… Passons…
A mon arrivée, Lemuar38 me fit découvrir en premier lieu ce magnifique village où tout le monde se connaît, où l’on est visuellement riche de paysages aux verdures éclatantes, où le matin laisse place à la nuit, où les nuages s’invitent libre de toutes attaches, avec pour seul moteur, Eole, dieu du vent, du zéphyr, des bourrasques intimidantes, dont ce village est garant de leurs forces et leurs intensités dévastatrices…
Une contrée magique où l’on aimerait se perdre mais dont l’architecture circulaire et protectrice du lieu ne le permet pas...
Pour mon premier jour ici, Lemuar38 prit la décision de m’emmener dans un bar (voire « le » bar …) et nous y eûmes un premier entretien…
Pour être complet, il me faut rapporter l’ambiance du lieu à notre entrée… A l’ouverture de la porte, une voix venu du fond de la salle s’éleva : « Va-t-en l’Etranger… Tu n’es pas le bienvenu ici ! ». S’en suivit une deuxième voix : « Laisse-le donc, vieille sorcière ! ». Troisième voix, très masculine : « L’Etranger ne peut pas rester ! ». Quatrième : « Alors tu devras me passer sur le corps ! »… En moins de temps qu’il n’en faut pour ouvrir une porte de taille normale et d’un poids moyen, une bagarre générale avait débuté et il semblait que j’en étais le responsable… Lemuar38 me confirma cela en me chuchotant : « On n’aime pas vraiment les étrangers dans le coin, tu devrais faire attention et te montrer moins arrogant, tu nous blesses… ». On s’assit à une table, laissant les autres convives exprimer physiquement leurs désapprobations respectives…
Une fois servis, par nos propres moyens, Lemuar38 m’expliqua alors son mal-être originel, ici, coincé dans ce village où il avait grandi et dans lequel ses perspectives d’avenir étaient plutôt limitées… Les jeunes filles de sa génération étant à peu près inexistantes de par chez lui, il avait dû migrer à la ville et trouver des petits boulot ou des stages afin de faire des rencontres… Mais ces-dernières étaient dénuées de succès, ses méthodes rustres de la campagne étant difficilement compatibles avec le « standing vintage métropolitain»... Cela lui valu de surcroît le fait d’être exclu de son village et affublé de la dénomination un tantinet péjorative d’ «Etranger »… Il me raconta en détail ses tentatives premières, les déceptions qui s'en suivirent, la découverte de mon "blog" et l'application inadaptée de mes conseils tout aussi géniaux les uns que les autres...
De mon côté, plus j’écoutais Lemuar, et plus je réfléchissais à un moyen de l’aider. J’avais en face de moi un diamant brut, qui ne demandait qu’à être ciselé et taillé… L’envie, la rage, la volonté, la douleur, la persévérance bornée… Tout y était… Son regard transpirait de tentatives ratées et répétées… Son âme désorientée semblait percevoir en moi un cap à tenir, une destination vers laquelle il pouvait enfin se diriger, sans aucune intention impure, avec toute l’innocence somme toute ridicule que l’on reconnaît chez ces gens de contrées herbées… Il avait hurlé à l’aide et moi, du haut de mon trône d'argent érigé au coeur d'une immense forteresse de subtils intellects, moi, je l'avais entendu... Puis dans une mansuétude digne des plus grands souverains, dont la légende nous narre encore les exploits dignes aux implications fortes dans nos esprits meurtris par les compressions de tous genres qui modèlent nos univers créatifs, moi, je l'avais écouté patiemment, sans arrogance (même si j'en donnais visiblement l'apparence pour la population locale au vu des évènements précédents...), sans haine,...
Après une heure de discours tous plus pitoyables les uns que les autres (en vrac : son enfance, sa naissance, sa scolarité, son adolescence et autres périodes…), je compris qu'il était temps de lui ôter la parole afin de débuter une réelle conversation basée sur une cohérence jamais atteinte depuis mon arrivée dans ce « patelin »…
« Tu sais, Lemuar, j’ai réservé depuis le commencement de notre échange verbal une attention particulière à tes dires tout en préservant mon discours afin de pouvoir lui donner du sens et une direction que tu pourras, je l’espère, emprunter à l’avenir…
Tu as connu quantité d’échecs, nombre de douleurs, et visiblement une proportion de désillusions inimaginable… Mais le fait le plus impressionnant est que même suite à cette somme d’ « événements » tu gardes en toi un courage, une bravoure dont peu de gens peuvent se vanter de nos jours où la chevalerie n'est plus qu'une notion abstraite ! Cette force qui te guide, et je me fais obligation de te le dire, est vouée aux châtiments éternels car il manque à sa décision une parcimonie qui aurait dû t’être inculquée dans ton humble et paysanne jeunesse.
Il est vrai que dans ce monde en « perpétuelle évolution », où les exigences se font croissantes et plurielles, où des valeurs disparaissent pour laisser leurs places à d’autres, où l’instantané est une religion et la réflexion une secte impie dont les penseurs sont dénoncés comme « retardataires » si ce n’est « retardés », où chaque lieu, place, rue ou impasse est surveillé, étudié, compensé,…
Que dans ce monde où l’étourdissement est continu, la bienséance galvaudée, où la codification de nos actes est réfléchie, étudiée, influencée, marchandisée au gré du bon vouloir d’on ne sait quel personnage « célèbre », « tendance », « overpowered » pour parler anglais, langue ignoble et impie dont l’existence même est une insulte à l’intelligence accumulée par l’humanité depuis tous ces siècles…
Que dans ce monde dont les « interactions interfaciques intermodales internationales et interminables » ont défini dans ces moindres parcelles la raison de chacun de nos gestes, de nos actes, de nos paroles,...
Dans ce monde, pour nous, les Romantiques Amoureux Probabilistes Appliqués Cultivés et Epris, c’est assez dur…
Mais moi aussi j’ai étudié… Moi aussi comme eux, j’ai pris les armes comme bien d’autres avant moi… J’ai sorti mes ouvrages, ma littérature, j’ai expérimenté, j’ai réfléchi et je peux me targuer sans aucune retenue d'être maintenant un mentor non sans égal mais tout de même, je peux me vanter d'être une des meilleures et plus belles références mondiales en termes de Romantisme Amoureux…
Et t'écoutant depuis tout à l'heure, je dois t’avouer que tu m’as impressionné. Les forces qui se sont opposées à toi dans ta quête de l'idéal amoureux sont nombreuses et terribles. Les vents contraires, les contre-courants, les tranchées, les explosions, les séismes, les tornades majestueuses,… Tu les as bravé, tu as foncé dedans tête baissée et quand d’aucun aurait retenu la leçon et aurait abordé le problème d’une manière différente, toi, tu as persévéré dans cette voie avec une innocence à faire pâlir une jeune princesse au sortir de l’adolescence dont la pureté aurait été préservée par le biais d’un enfermement au sein d’une tour d’ivoire haute de mille pieds, elle-même gardée par 4 quatre grands faucons blancs dressés à l’art du meurtre et de l'assassinat par un chevalier à l’épée au service de la justice et de la piété…
Tu es un élu, Lemuar ; un descendant direct des grands penseurs et expérimentateurs romantiques de ces siècles passés… Mais je sens qu'il te manque une méthode, une éducation du corps et un formatage de l’esprit… Tu es tel un avion sans gouvernail piloté par un aveugle au cœur d’un orage magnétique, tu es dans la tourmente sans comprendre pourquoi et sans pouvoir réellement agir car il te manque un sens essentiel à ta survie et à l’exécution de ta tâche.
Tout cela, moi, Romain Love, je peux te l’enseigner, je peux te former, je peux te prendre sous mon aile et faire de toi un disciple… J’ai en moi la capacité de répondre à toutes tes interrogations, à tes doutes, tes peurs, tes craintes, aux angoisses qui rongent ton esprit, aux noires pensées qui détruisent les Hommes, aux questions existentielles qui régissent au destin de l'Humanité… Mais pour que cela te sois transmis, tu devras me dédier ton temps et ton énergie, tes idées et tes actions, ton corps et ton âme… Car quelque soit la noblesse de ton but, Lemuar, je peux t’aider à l’atteindre voire le dépasser…
C’est une décision lourde que tu vas prendre, et je te conseille vivement de faire le choix qu’il convient à ton épanouissement nécessaire… »
Subjugué par tant d’éloquence (il faut aussi préciser que j’avais écrit tout ça pendant qu’il me parlait, écriture qu’il me laissa pratiquer pensant que je transcrivais pour la postérité ses histoires dénuées de sens que sont les histoires de sa vie), il me regarda dans les yeux pendant quelques secondes avec une gravité dont je n’arrivais pas à saisir la teneur : était-il réellement sérieux ou juste profondément débile ? Je me remettais aussi dans le contexte, il allait prendre une décision capitale et je me devais de respecter cela et d’aborder du mieux que je pouvais l’éventuel futur enseignement que je devrais lui prodiguer…
Cinq psychiatres, un tribunal de grande instance, et deux mois plus tard, je recevais une lettre signifiant à mon égard l’interdiction non-dénonciable de rentrer en contact avec lui par quelque moyen que ce soit… De son côté, il recevait l’ordre de quitter le pays sous les 3 mois, décision rare voire inédite mais selon la juge, décision complètement indispensable… Son intégrité mentale importait plus que tout..
Ce qu’il s’est passé durant cette période de trois mois vous sera conté une fois prochaine… Mais cela explique en grande partie ma réticence à te répondre, mon cher Lemuar… Je dois réfléchir à tout cela…
Bonne soirée à toutes ces jeunes filles et aux autres aussi...
Romain Love, aquaphile décoiffé